
Dimanche, à Chamonix, l’Auvergnat Julien Veysseyre a écrit une page d’histoire en devenant le premier amputé tibial à terminer l’UTMB. 170 km et 9 700 m de dénivelé positif en 44 h 16. Un exploit majuscule fait de courage et de résilience. (Photos ©Florine Tournier)
Il est assis, presque hagard, sur les marches de la place du Triangle de l’Amitié, à Chamonix. Les yeux à moitié fermés, le visage marqué par une fatigue qui semble avoir traversé chaque muscle de son corps. Autour de lui, pourtant, on chante, on applaudit, on scande son prénom. Julien Veysseyre vient de franchir la ligne d’arrivée de l’UTMB, après 44 h 16 d’effort !
Pour célébrer l’exploit, le para-athlète boit le champagne… directement dans sa prothèse, ivre de son exploit. La scène est aussi improbable que le défi qu’il vient de relever. À 39 ans, l’ultra-trailer clermontois, amputé de la jambe gauche après un accident du travail à 18 ans, vient de boucler les 170 km de l’Ultra-Trail du Mont-Blanc, course mythique.
« Je ne réalise pas encore, je ne m’attendais pas à autant de ferveur à l’arrivée. » Sur les sentiers, pourtant, Julien avait déjà compris qu’il ne serait pas seul. « Les gens m’ont beaucoup encouragé et criaient mon prénom. » Mais derrière cette arrivée triomphale, il y a eu une course aux frontières de l’inhumain.
« J’étais à 98 % sûr d’abandonner »
Après de longs mois de préparation, l’athlète sponsorisé par Salomon avait imaginé terminer autour de 40 heures. Mais dès les premiers kilomètres, quelque chose cloche. « Dès le début de la course, je n’avais pas de sensations, j’avais les jambes lourdes. » Puis, autour du 60e kilomètre, la douleur devient franchement inquiétante. Dans sa prothèse, la gêne s’intensifie.
À Courmayeur, au kilomètre 81, le rêve vacille. Après une nuit passée dehors, Julien est épuisé, douloureux et mentalement enfermé dans une spirale négative. « Moi, dans ma tête, j’étais à 98 % sur d’abandonner. Je ne repartais pas. »
Mais Julien Veysseyre n’est pas seul sur les sentiers. Son équipe cherche des solutions. Des crèmes anti-inflammatoires permettent de contenir la douleur. Puis l’emboîture de la prothèse est changée pour éviter d’appuyer sur la zone la plus douloureuse.
Les guides aussi prennent le relais. Thibaut Baronian au départ, Alice Denuc ensuite, puis Dorian, son troisième guide, parviennent à lui faire retrouver la force de continuer.
La force du collectif
Peu à peu, la machine repart. À Champex-Lac, un déclic se produit : « Ça sent bon. » La douleur, elle, n’a pas disparu. Mais le doute s’éloigne. Julien avance ravitaillement après ravitaillement, kilomètre après kilomètre. Il serre les dents, franchit les barrières horaires et puise dans un collectif qui devient indispensable.
« J’ai failli abandonner. Encore une fois, c’est le collectif qui fait que j’ai fini. Si j’étais tout seul, je restais à Courmayeur. »
Une phrase qui résume peut-être mieux que toutes les autres la portée de cet exploit. Car cet UTMB n’est pas seulement l’histoire d’un homme face à une montagne. C’est celle d’un Auvergnat qui refuse de laisser son handicap décider jusqu’où il peut aller.
À l’arrivée, 44 heures et 16 minutes plus tard, la fatigue est immense. Le corps est meurtri, les douleurs l’envahissent. Mais la satisfaction d’avoir accompli un exploit incroyable prend le dessus.
À jamais le premier
« C’est un immense soulagement car c’est le prix du sacrifice, du travail acharné pendant deux ou trois ans, un projet qui aboutit favorablement. »
Et puis cette réflexion, après avoir vécu ce que l’ultra-trail peut infliger au corps : « Tu n’arrives plus à mettre un pied devant l’autre, tu as mal partout et pourtant tu es capable d’en refaire encore et encore. Ça semblait improbable sur le papier. Et pourtant c’est ça, l’ultra-trail, c’est vraiment extraordinaire. »
Au bout de son chemin de croix, il y avait ses deux fils, Léo, 8 ans, et Swann, qui fêtait ses 5 ans le jour du départ. Ceux qui l’ont vu douter, souffrir, mais aussi ceux qui lui répétaient : « Tu vas le faire, tu vas le faire. » Lui voulait simplement « les rendre fiers ».
Dimanche, Julien s’est offert une arrivée historique. Et, pour l’Auvergnat, devenu symbole de courage et de résilience, l’immense fierté d’être à jamais le premier.
Geneviève Colonna d’Istria









